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    1er extrait de Mémoires de campagnes : Taille et désherbage de la vigne, par Christian Pronchery



    Dans la plus modeste des exploitations agricoles, les « chti’tes locateries », il y avait toujours un arpent de vigne pour satisfaire les besoins domestiques. Culture chronophage qui donnait des vins de qualités inégales selon le producteur.

    Souvent, les Anciens, tant qu’ils le pouvaient, se consacraient à la culture de leur vigne avec « amour » et fierté ; faut dire que les distractions étaient fort rares et ça faisait parfois du bien de s’éloigner de la maison et des « pattes de la patronne ».

    Aujourd’hui, on a délaissé cette culture, on achète son vin.

    Nous avions, à une époque déjà ancienne, quatre hectares de vigne, essentiellement des ceps de vin rouge. C’est beaucoup, par chez nous, quatre hectares de vigne ; en fait, mon grand-père faisait un peu de négoce, il était à la fois vigneron et paysan.

    Il y avait des pieds (ceps) de blanc ; on aimait bien, en ce temps‑là, boire un coup de blanc sur le coup des dix heures du matin. Nos vendanges du vin blanc avaient lieu plus tôt que celles du vin rouge et avec moins de personnel. On appelait ça « faire les petites vendanges » ; par opposition aux grandes vendanges, celles du raisin rouge, qui nécessitaient une main-d’œuvre locale plus importante, jusqu’à vingt personnes.

    Chez nous, faire du vin était une activité bien ancrée et nous avions tout le matériel nécessaire : deux pressoirs, dont l’un pour la location, une pompe à bras pour le soutirage, deux grandes cuves, un « égrimoire », moult tonneaux, paniers, sécateurs...

    Le vin était correct et mon grand-père avait une petite clientèle de restaurateurs à Digoin et Boucé. Il chargeait ses « feuillettes », c’est‑à‑dire des tonneaux de 120 litres, dans sa 2 cv de 375 cm3 à l’aide

    d’un « chantier », une rampe en bois bien ferraillée, car une feuillette, ça pèse son poids. Du fait de sa suspension atypique, une fois chargé, l’arrière de la 2 CV traînait par terre et le nez pointait au ciel. On n’était pas trop regardant sur la surcharge, ça n’allait pas vite, mais les livraisons étaient assurées. Puis, petit à petit, ce petit négoce périclita et disparut complètement à la fin des années cinquante, début des années soixante. La surface consacrée à la vigne fut alors drastiquement réduite.

    Ceci dit, entretenir la vigne était une activité très prenante, en toute saison ; ceci est toujours vrai. Par exemple, l’hiver, on faisait une taille sévère des rameaux pour ne conserver que ceux qui serviraient de support aux branches de l’année, que l’on espérait voir chargées de beaux raisins. On faisait des tas de ces branches coupées, en fait les sarments, que l’on brûlait ensuite.

    Au printemps, la nature « explose », les branches de vigne poussent de manière désordonnée et « à vue d’oeil », contraignant le vigneron à tailler à nouveau et attacher les rameaux conservés en vue de la future récolte. On appelait ça « le relevage de la vigne ». La taille et le relevage, c’était tout un art et mon père y passait des heures.

    Mais l’herbe aussi pousse vite et une vigne, il faut la « tenir propre ». Cela signifiait désherber des centaines de mètres linéaires, entre les rangs de vigne et aussi entre les pieds. Dudule, notre cheval, était mis à forte contribution.

    Pour désherber entre les rangs de vigne, mon père utilisait Dudule et une piocheuse de vigne, outil lourd, tout en ferraille, muni d’une roue unique à l’avant, quatre petits socs derrière, et deux poignées pour le « pilotage ». Pour cet exercice, il fallait un cheval docile, car bien que l’on utilisait des rênes, l’animal était surtout commandé à la voix. Hue ! Hoo ! Les rênes autour du cou, quand on faisait le rang, le cheval

    tirait droit, il fallait bien tenir les poignées.

    Au bout du rang de vigne, on manoeuvrait le cheval avec les

    rênes et à la voix pour tourner et s’engager dans un autre rang, en décalage pour éviter de tourner à angle droit.

    Fallait aussi faire la « chiente », c’est-à-dire la bande de terrain perpendiculaire aux rangs aux extrémités, indispensable pour manoeuvrer lors des travaux, des vendanges, etc.

    Une fois les rangs désherbés, mon père passait ensuite beaucoup de temps pour désherber manuellement entre les ceps, avec une binette.

    Avec son poids important et avec sa roue unique, déplacer la piocheuse était problématique. Une piocheuse n’est pas conçue pour rouler sur la route ; il fallait la transporter dans une bétaillère ou autre remorque. Quand le trajet n’était pas très long, mon père, astucieux, avait sa méthode bien à lui : il coinçait deux pieux dans la piocheuse, lui octroyant deux pattes en plus de la roue et Dudule pouvait ainsi la traîner sur la route. Mon père marchait devant tout en roulant ses cigarettes de tabac gris et de papier Job, moment de détente bien mérité.

    Derrière eux, les deux pieux qui soulevaient les socs laissaient deux belles traces sinueuses sur le macadam… Un drôle d’équipage dont on pouvait suivre le cheminement et voir s’il avait fait une halte chez Georges (le cabaretier) pour vider une chopine en traversant le bourg...

    Et puis un jour, le tracteur remplaça Dudule. Pour désherber sa vigne, mon père en arracha un rang sur deux, le tracteur put passer, mais la vigne devint plus sensible au gel, au vent et, l’été, la maturation des raisins en pâtit. Bref, le rendement diminua beaucoup. Puis, sa santé déclinant, mon père arracha les derniers ceps.

    Aujourd’hui, dans notre petit coin de France tourné vers l’élevage, rares sont les agriculteurs qui ont conservé une vigne.