2e extrait de Mémoires de campagnes : Le "quatre heures", par Suzon Alamartine

Dans mes souvenirs, la période des foins est liée à une grosse chaleur, une époque où maman cuisinait allègrement pour une bande d’hommes à l’appétit aiguisé par cette pénible tâche saisonnière.

Après le repas de midi pris à la maison, autour de la grande table, ils repartaient courageusement emportant leur boisson, c’est tout. Pour le reste, on y pourvoyait, plus tard…

Il m’est arrivé, petite jeune fille, d’être sollicitée pour leur porter, dans l’après-midi, un genre de goûter bâtard que l’on appelait — terme irremplaçable qui dit tout — « le quatre heures ».

Je partais, tel le petit chaperon rouge, panier au bras, porter le fameux « quatre heures » aux hommes, accompagnée, non pas du loup, mais du chien, heureux de s’offrir une petite sortie… pas tout à fait désintéressée…

Nous étions tous les deux conscients de l’importance de notre mission.

J’aimais, en arrivant dans ce grand espace où s’agitaient les faneurs, être saisie par la merveilleuse odeur d’herbe fraîchement séchée ! La finesse du parfum des foins, en même temps que son intensité s’exhalant, décuplé par la chaleur de l’après-midi est un enivrement sans pareil auquel je me laissais aller avec ravissement.

Souvent, nous devions déposer le panier « au frais » sous un arbre, en attendant que ces hommes organisés terminent leur travail. Il fallait finir de charger le char, le « biller » ou bien rassembler les andains, tirer le cheval à l’ombre avant de s’octroyer un moment de détente. Dans la lumière vive, tout un monde d’insectes bruissait. Des mouches empressées harcelaient les naseaux, le chanfrein du pauvre cheval qui les chassait en secouant vigoureusement sa frange. Dans cette herbe coupée rase, une multitude de sauterelles s’agitaient ; j’aimais les saisir et les sentir vibrer dans mes mains jointes fermées, puis vite les relâcher pour les rendre à leur monde dense et bruyant. Le chien s’agitait déjà quêtant prématurément quelques largesses auprès des hommes enfin disponibles, assemblés soudain, tout luisants de mâle sueur. S’épongeant visage, nuque et épaules de leurs grands mouchoirs, ils étaient heureux de se désaltérer d’eau fraîche tout juste arrivée, avant d’attaquer plus substantiel réconfort.

Certains assis, d’autres debout, chacun muni de son Opinel — l’indispensable — tranchaient au gré de sa fantaisie, saucisson sec et pain campagnard passant de main en main. Suivait le toujours présent fromage sec qui appelait un petit verre de vin rouge et s’ensuivaient souvent un bon clafoutis maison ou quelques généreuses poignées de cerises. Le chien récupérait ce qu’il pouvait des plus charitables.

Malgré une ambiance amicale et quelques petites blagues joyeuses, personne ne se répandait en longue conversation. L’intermède apprécié, nos faneurs revigorés repartaient à la tâche sans perdre de temps, tout à leur idée d’arriver le plus rapidement au bout de leur projet du jour.


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