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    Découvrez les aventures de Jack !

    Les auteurs de Ma Muse unissent leurs forces, depuis quelque temps, autour de la rédaction d'une nouvelle collective. En effet, nous avons procédé, lors de notre dernière réunion, à un tirage au sort parmi les adhérents. Jean-Luc Chemorin ayant tiré le numéro 1, il s'est attelé rapidement à la tâche, offrant la première page de cette œuvre partagée. Les autres auteurs ajoutent depuis, selon l'ordre du tirage, leur propre page.


    Nous nous proposons de partager avec vous les aventures de Jack, à la manière d'un feuilleton.


    Bonne lecture !





    Page 1 - Par Jean-Luc Chemorin



    Le corps de Jack gît, seul, face contre terre, bras en croix et jambes repliées. Lui, habituellement si leste et ingambe, reste rivé au sol. Dans sa tête, la voute d’un dôme de mausolée résonne de mille bruits répétés et amplifiés. S’y dessinent deux visages étrangement pâles. Il croit reconnaître les traits burinés de Suzanne et les cheveux auburn de Mathilde.

    Suzanne ? pourquoi balbutie-t-il ce prénom ? Car pour Jack c’est « Mam’ » ! Celle-ci l’avait beaucoup choyé depuis ce soir d’hiver où son père avait endossé sa canadienne pour sortir attacher le chien dans la niche. Jamais ils ne revirent ni le père ni le chien… Mam’ rêvait d’un Jack « électricien » et si possible « ingénieur ». Dans les faits, sa pratique s’était limitée à changer deux ou trois ampoules grillées et, faute d’être ingénieur, il devint ingénieux. « Ingénieux pour faire des bêtises ! » disait Mam ». « Une tête brulée », chuchotaient les voisins, « c’est sûrement lui qui a glissé un lézard ensanglanté dans la boîte aux lettres du facteur, placé de vieilles pièces de monnaie sur les rails du train de marchandises, cassé à coup de lance-pierre les isolateurs en verre des poteaux électriques du quartier… ». On lui prêtait plus de méfaits qu’il n’en commettait. Certes il pouvait confesser avoir plongé des morceaux de sucre dans le réservoir de l’Ami 8 de Maurice qui lui n’était pas un ami, vu qu’il avait floué Mam’ en lui vendant une armoire soi-disant en merisier qui n’était autre qu’un vulgaire pin d’Amérique. Jack n’avait jamais volé, jamais agressé et jamais il n’aurait tué… D’ailleurs, n’avait-il pas, dès ses 18 ans, engagé les démarches afin d’obtenir le statut d’objecteur de conscience. « Pourquoi te faire remarquer ? Si tu n’fais pas ton service militaire, tu n’seras pas un homme… » disait Mam’ « T’peux pas faire comme tout le monde ? » Mais Jack se moquait de « sortir du moule », des convenances et de la politique et il ne comprenait pas pourquoi de jeunes Américains allaient mourir sur les terres vietnamiennes. Alors il objecta !

    Mathilde ! Une jeunette de trois ans sa cadette, jolie comme un cœur, les yeux plus clairs qu’un lagon polynésien et une chevelure de guerrière comme on en voit dans les bandes dessinées retraçant les exploits marins des courageux Vikings. Mathilde, le coup de foudre de sa vie, femme douce qui, très vite, avait gagné en maturité en perdant ses parents dans un brutal accident alors qu’elle n’avait que neuf ans. Mathilde, planche de salut de Jack, l’avait stabilisé un temps, mais un temps seulement. Toujours prêt à provoquer la vie et à se shooter à l’adrénaline, Jack avait voulu rompre avec la routine dans laquelle il s’était installé pendant quelques années. Le bonheur de vivre avec Mathilde ne lui suffisant plus ; il la laissa, elle et sa Normandie, et tourna les talons pour partir loin, très loin…

    Où se trouve Jack aujourd’hui perdu dans cette immensité ? Il ne sait pas, il ne sait plus. Il n’en peut plus de porter le poids de ses trente ans. À bout de force, son corps fiévreux reste étalé au sol ; sa raison lui échappe. « Suis-je perdu dans la brume ? Étouffé par un vent de sable ? Fouetté par la pluie ? Transi par une tempête de neige ? Enveloppé d’un nuage d’insectes ? »

    Et tourne dans sa tête un leitmotiv lancinant :

    « Je m’souviens ma mèr' disait

    Mais je n’ai pas cru ma mère

    Ne traîn' pas dans les ruisseaux

    T’bats pas comme un sauvage

    T’amuses pas comm' les oiseaux

    Ell’ me disait d’être sage. » (1)



    (1) : paroles de la chanson Le Galérien — Marcel Mouloudji